La biologie moléculaire au service de l’élevage des larves blanches (comestibles) du palmier

En Afrique, la production de nouvelles formes d’alimentation suscite un grand intérêt face aux problèmes de malnutrition et de pauvreté. Les larves de Coléoptères comme celles des charançons des palmiers (Rhynchophorus sp.), appelées « foss » dans la région Centre au Cameroun, constituent un met très apprécié et répandu dans la partie humide du pays au sud de l’Amadoua. Elles sont extrêmement riches en éléments nutritifs (protéines, carbohydrates, lipides), elles ont une valeur énergétique comparable à celle du bœuf et du poisson et c’est aussi une excellente source de minéraux et de vitamines. Ce produit est vendu en lot d’une trentaine d’individus à 1500 FCFA en saison sèche car les larves sont abondantes et 2500 FCFA en saison des pluies dans de grandes villes comme Yaoundé ou Douala.

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« Charançons des palmiers (Rhynchophorus phoenicis) à l’état larvaire »

Les larves de ces insectes s’alimentent sur les tissus des stipes de palmiers et provoquent d’importants dégâts sur le palmier à huile (Elaeis guineensis Jacq.) ainsi que sur 3 espèces de raphias présentes au Cameroun : Raphia hookeri (Mann & Wendl. 1864), Raphia monbuttorum (Drude 1895) et Raphia mambillensis (Otedoh 1982).

Bien que la récolte et le commerce des larves de charançons soit une activité prépondérante, notamment dans les régions du Centre et de l’Est, l’accès à ces ressources se fait principalement par la collecte traditionnelle sur les troncs infestés et reste soumis aux variations saisonnières. De plus, la méthode de semi-élevage (in situ) développée dans la région du Centre, à Obout, n’est pas durable car elle consiste à abattre les raphias en grande quantité afin qu’ils soient attaqués par les larves pour récupérer le précieux butin 25 à 30 jours plus tard. L’ONG Living Forest Trust (LIFT), lancée par le jeune entrepreneur Fogoh John Muafor et soutenue par l’Institut de recherche pour le développement (IRD), le Centre pour la Recherche Forestière Internationale (CIFOR) et le Ministère de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (MINRESI) à travers le Programme d’Appui à la Recherche du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D-PAR), a implanté dans la région du Centre, à Obout, le premier projet d’élevage (ex situ) de larves de charançons des palmiers du Cameroun. La méthode qu’ils ont développée offre de nombreux avantages, avec tout d’abord une production en moyenne 5 fois plus importante que la méthode de semi-élevage et 8 fois plus importante que la méthode de collecte traditionnelle pour une même quantité de raphia. La période nécessaire au processus d’élevage est de 30 jours (de la collecte et du couplage des adultes à la récolte des larves) et nécessite beaucoup moins de temps de travail que la méthode traditionnelle (des jours entiers à prospecter dans la raphiale pour récolter un nombre de larves suffisant) ou que la méthode de semi-élevage (préparation des troncs). De plus, les larves collectées dans la raphiale et celles produites à partir du système d’élevage présentent les mêmes caractéristiques physiologiques et la même palatabilité. Enfin, comme l’élevage des larves se déroule dans des boites en plastiques, la production n’est pas soumise aux variations saisonnières.

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« Forêt dominée par Raphia hookeri en périphérie d’Ayos (région Centre) »

Dans l’optique de développer ce projet d’élevage prometteur, il est primordial d’étudier en profondeur les taxons ciblés. Un travail préliminaire a démontré l’existence au Cameroun d’au moins deux espèces appartenant au genre Rhynchophorus : R. phoenicis (Fabricius 1801) dans toute la partie humide du pays et R. quadrangulus (Quedenfeldt 1888) dans la zone montagneuse du Nord-Ouest (Oku) et de l’Ouest (Dschang). Les enquêtes auprès des populations du Centre Cameroun révèlent également l’existence de deux formes larvaires comestibles dont le statut taxonomique et/ou populationnel est moins connu. Or, l’existence de larves à différents aspects implique différents prix de vente. Est-ce que ces différences d’aspect sont dues à la plante hôte (qui sera gommée par l’élevage), à une différence populationnelle (conservable peut-être par un choix attentif des reproducteurs) ou encore à une différence spécifique ?

Pour répondre à ces questions, Raphaël de Laage de Meux, étudiant en biologie du Master Erasmus Mundus « Tropimundo » rattaché à l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC), réalise actuellement son stage de fin d’étude sur l’analyse génétique des populations de rhynchophores du Cameroun, sous la supervision du Dr. Philippe le Gall de l’IRD rattaché à l’UMR EGCE (Evolution Génomes Comportement Ecologie).

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« Raphaël de Laage de Meux en compagnie de son collaborateur local Michel Oyono dans un marécage non loin de Bertoua (région Est) »

Les objectifs poursuivis par cette étude sont de :

-  Préciser la nature taxonomique et populationnelle des rhynchophores consommés par l’homme au Cameroun, connaitre les échanges entre ces populations et les différences entre les paramètres morphologiques de ces populations afin d’envisager un processus de sélection des individus les plus rentables pour l’élevage ;
-  Fournir les premières séquences d’ADN accessible en ligne pour R. quadrangulus et ajouter de nouvelles séquences pour R. phoenicis afin de disposer de marqueurs moléculaires pour faciliter le suivi des coléoptères comestibles en Afrique centrale et mettre en place un outil de traçabilité qui va garantir la provenance des insectes ;
-  Contribuer à la base de données en ligne des coléoptères d’Afrique Centrale issue du projet IFORA financé par l’ANR.

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« Charançon des palmiers (Rhynchophorus phoenicis) à l’état adulte »

Le jeune étudiant a récolté 332 rhynchophores lors de son échantillonnage qui s’est déroulé au Cameroun entre le 2 mars et le 2 mai 2017. Il a ainsi collecté des larves et des adultes de charançons des palmiers dans les zones marécageuses, en périphérie des communes d’Obout et Ayos dans la région Centre, Abong-Mbang et Bertoua dans la région Est, Dschang dans la région Ouest et Oku dans la région Nord-Ouest. Les échantillons seront ensuite analysés au laboratoire EGCE à Gif-sur-Yvette (France, 91) en effectuant des analyses génétiques grâce à des marqueurs moléculaires.

Dernière modification : 12/06/2017

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